Andrina Turenne vient tout juste de revenir de Calgary, où elle s’est donnée en spectacle dans le cadre des célébrations du 10e anniversaire du Centre national de musique. L’artiste demeure dans le nord de Winnipeg, qui connaît un déluge de neige en ce milieu d’avril. « Je ne peux pas dire que ça me surprend », laisse tomber l’auteure-compositrice métisse canadienne, au sujet de la météo. Les gens de Winnipeg se sentent quelque peu exaspérés par cet hiver qui ne veut pas finir. Mais ce qu’on tient toujours à souligner à propos de l’hiver dans la capitale manitobaine, c’est qu’il force les gens à rester à l’intérieur pour s’adonner à leurs créations artistiques. Dans cette situation, il est pratique d’avoir des outils créatifs à portée de main, et Turenne peut toujours compter sur son petit piano Wurlitzer. Déniché sur Marketplace pour 100 $, l’instrument est accordé avec lui-même, mais avec aucun autre instrument.
« J’ai vécu sans piano pendant longtemps, ce qui est un peu tragique quand j’y pense, parce que c’est certainement un des grands amours de ma vie », avoue Turenne. « Ça fait environ dix ans que je vis à nouveau avec un piano, et ça fait quatre ou cinq ans que je l’ai installé dans mon salon. Ça a vraiment changé la donne parce que maintenant, je passe devant et je m’assois pour en jouer fréquemment. »
L’histoire d’amour d’Andrina a commencé avec des cours d’orgue forcés aux côtés de son frère, au début des années 80. Dotée d’une excellente oreille musicale, Turenne écoutait ses professeurs jouer des morceaux, puis elle retournait chez elle et apprenait elle-même à les jouer. Sa mère était préoccupée du fait que sa fille n’apprenait pas vraiment à lire la musique de cette façon. Elle a donc demandé aux professeurs de changer d’approche et de se concentrer sur la théorie.
« À partir de ce moment-là, j’ai arrêté d’aimer les cours de musique parce que c’était tellement de travail », se rappelle Turenne en riant.
Vers l’âge de 14 ans, elle s’est mise au piano qui se trouvait dans sa chambre et a commencé à jouer des pièces classiques par oreille, tout en apprenant la musique populaire de façon autodidacte. C’est au piano qu’elle a écrit ses toutes premières chansons. Au début de la vingtaine, elle songeait beaucoup à apprendre la guitare, mais celle de sa maison familiale l’avait toujours découragée parce que l’action des cordes était extrêmement haute.
« Elle avait les plus vieilles cordes au monde, et elle me faisait tellement mal aux mains que je me suis simplement dit “je ne suis pas guitariste” », raconte Turenne.
Puis un ami a annoncé qu’il formait un nouveau groupe de musique et que Turenne allait y jouer de la guitare. Elle cherchait aussi un instrument qu’elle pourrait jouer autour d’un feu de camp, où il est évidemment difficile de traîner un piano.
En débutant sur l’instrument à un âge relativement avancé, elle s’est souvent sentie en retard ou « trop vieille », confie-t-elle en riant. Mais c’est devenu une aventure. Avec une Gretsch électrique et une petite guitare acoustique, elle a intégré ce groupe formé essentiellement pour le plaisir. La guitare lui a fourni un véhicule très portatif pour jouer de la musique. C’est aussi devenu un exutoire personnel pour écrire des chansons juste pour elle, en dehors de son groupe Chic Gamine.
« Je suis tellement reconnaissante parce que maintenant, 20 ans plus tard, j’aime tellement jouer de la guitare », dit Turenne.
La guitare acoustique qu’elle a toujours sous la main est une Gibson LG-O datant de 1963. Elle est venue remplacer une guitare Art & Lutherie bleue de format parlour après qu’un ami de la famille est tombé dessus. Turenne a acheté la Gibson de son ami Grant Siemens, qui a produit son premier album solo en 2023, Bold as Logs. Turenne dit qu’elle appartenait à Del Barber, un ancien musicien professionnel qui tient aujourd’hui une pizzeria. La guitare aurait aussi été impliquée dans un accident sur l’autoroute. Andrina est tombée amoureuse de l’instrument en entendant Siemens en jouer sur Bold as Logs, et il a accepté de lui vendre.
« Ce n’est pas un modèle Gibson haut de gamme, mais c’est quand même une guitare que j’aime beaucoup », confie Turenne, ajoutant qu’elle compte en trouver une autre pour avoir une guitare de secours. « J’adore sa sonorité et son toucher. Elle m’est vraiment très précieuse. Donc le fait de la transporter partout et de l’emmener en avion me stresse un peu. »
Les deux instruments sont devenus des compagnons fidèles, qui offrent à Turenne différentes façons de s’exprimer musicalement.
« Je trouve que les harmonisations qui m’attirent naturellement au piano sont très différentes de celles qui m’attirent à la guitare, à cause de la manière dont j’ai appris chaque instrument », explique-t-elle.
Qu’est-ce qui te motivait ou te donnait l’énergie de persévérer avec un instrument quand tu étais enfant?
J’avais une soif profonde de musique. J’ai commencé à suivre des cours de musique quand j’étais enfant, mais mon amour de la musique a commencé bien avant cela. Mes parents faisaient partie d’un groupe musical avec leurs amis, et mon père était le premier directeur du Festival du Voyageur. Donc il y avait beaucoup de jams qui se passaient autour de moi quand j’étais jeune. Il y avait toujours des gens qui chantaient des harmonies à quatre voix, des chansons des Travelling Wilburys, des tubes des Eagles, des trucs traditionnels français et aussi des trucs français plus populaires. Donc j’étais toujours attirée par la musique, peu importe où ça se passait. J’essayais même de me cacher derrière les meubles pour entendre leurs jams de musique un peu plus longtemps avant de devoir aller me coucher. Mais j’ai été accueillie parmi eux. Et comme j’avais une bonne oreille, j’avais une grande facilité avec les harmonies et j’adorais chanter. Je me sens tellement reconnaissante d’avoir été accueillie dans ces cercles musicaux, au tout début. Et en fait, certaines de ces personnes-là, les amis de mes parents, qui jouaient beaucoup de musique avec moi quand j’étais enfant, ce sont des gens avec qui je joue toujours de la musique aujourd’hui. Cette relation-là est tellement importante et précieuse pour moi parce qu’elle m’a nourrie et inspirée tout au long de ma vie.
Peux-tu décrire comment tes relations avec le piano et la guitare ont évolué et sont devenues interreliées au fil des années?
Vraiment, j’avais juste cette soif de chanter qui m’a poussée à vouloir jouer de n’importe quel instrument, parce que j’aime tellement chanter que j’ai besoin de m’accompagner. Ça a commencé par le piano, puis quand je suis passée à la guitare, j’ai simplement senti que « Ok, ça a bien du sens. Ça a du sens parce que je peux la transporter n’importe où et je peux faire n’importe quoi. » Je me suis concentrée sur ça pendant longtemps, mais je demeure très proche du piano. Mais j’ai vécu dans des appartements et des centres-villes, j’ai déménagé à Montréal et je suis revenue ici, et je ne pouvais pas trimballer un gros piano avec moi.
Je pense que les deux instruments font ressortir une facette différente de mon écriture. Quand j’écris à la guitare, c’est souvent beaucoup plus folk, plus roots, ça penche peut-être un peu plus vers le country et le blues. Mais quand je suis au piano, je peux faire différentes choses qui puisent dans mes amours de jeunesse pour le funk, le soul et le vieux jazz. Et j’ai l’impression que c’est un peu plus délicat, mais qu’en même temps, ça a un peu plus de mordant. Je ne sais pas, je trouve que les deux ont une résonance extraordinaire et des harmonisations qui leur sont propres.

Que remarques-tu dans ton état d’esprit quand tu te sens attirée vers le piano, comparativement à quand tu te sens attirée vers la guitare?
Je pense qu’avec le piano, je ressens une plus grande liberté qu’avec la guitare. C’est peut-être parce que j’ai appris la guitare il y a moins longtemps. Instinctivement, je sens que j’ai des habiletés au piano où je peux, par exemple, faire des harmonisations où j’ai un accord de do sur une basse de sol ou de fa, où je peux changer les notes de basse en relation avec l’accord. Ce n’est pas vraiment quelque chose que je peux faire à la guitare. Je n’ai pas ce niveau-là, je peux le chercher si je veux, mais c’est comme si je devais reprogrammer mon cerveau. Quand je m’assois au piano, je sens que les possibilités sont infinies. Quand je suis à la guitare, je m’en tiens un peu aux formes que je connais. Mais j’essaie de me dépasser constamment; mon rêve est d’être une super bonne guitariste. On verra bien. J’y travaille. Je ne dirais pas que je suis super bonne, mais je sens vraiment que mes habiletés s’améliorent tout le temps, même maintenant, ce qui est bien. Je sens que ça a stagné pendant un certain temps, mais je me pousse à sortir de ma zone de confort, j’essaie de faire beaucoup plus de solos, d’être plus intentionnelle quant aux lignes que je veux jouer à la guitare, au lieu de m’en tenir aux progressions d’accords. Je sens une évolution dans ma manière de jouer.
Penses-tu que ton inconfort relatif par rapport à la guitare te pousse à explorer des choses inattendues?
Je pense que oui. Les deux ont leur place. Avec la guitare, au début, c’était vraiment une question de pouvoir être autonome, de pouvoir m’asseoir autour d’un feu de camp et dire, « Ok, voici une chanson de Dolly Parton, je sais comment la jouer, je peux la chanter, et tout le monde peut chanter avec moi. » C’était… Je ne veux pas dire utilitaire, parce que ce n’est pas le mot que je cherche. Mais ça répondait à un besoin de base. C’était très fonctionnel. Puis un jour, j’ai eu une Strat, que j’adore. Et la guitare électrique, c’est une approche tellement différente de l’acoustique. Je m’accompagne, mais je peux aussi embellir quelques passages, ou jouer un peu moins dans une section, ou juste jouer la ligne que je suis en train de chanter. Tout ça c’est vraiment intéressant à explorer. Et je pense que mon désir de m’améliorer à la guitare me pousse constamment à essayer de nouvelles choses, comme quand j’enregistre à la maison, je joue toujours mes propres solos. Avec le piano, c’est différent parce que je connais bien la gamme. Je sais où les choses peuvent aller. Je sais comment elles peuvent être changées. Je connais les accords diminués, les accords de septième. Je les connais aussi à la guitare, mais je les connais plus à l’oreille que par la théorie. Donc des fois, je vais écrire à la guitare, puis je joue le morceau au piano pour voir si je veux changer ou enrichir les harmonisations, puis j’essaie de ramener ça à la guitare.

Instrumental: Andrina Turenne Enjoys the Symbiotic Relationship Between Her Piano and Acoustic Guitar
Andrina Turenne has just recently returned home from performing in Calgary at the National Music Centre’s 10-year anniversary celebrations to Winnipeg’s north end, and the city is experiencing a mid-April deluge of snow. “I can’t say I’m shocked,” the Métis Canadian songwriter says about the weather. Winnipeggers are feeling a little exasperated by a never-ending winter. But the thing about winter in Winnipeg that people always want to note is that it forces people inside to do their art tinkerings. It’s smart to have creative tools handy in this situation, and Turenne’s little Wurlitzer piano—a $100 find on Marketplace, in tune with itself but not other instruments—is always at hand.
“I lived without a piano for a long time, which is kind of tragic when I think about it, because it’s definitely been a strong love in my life,” Turenne says. “It’s been about a decade that I’ve lived with a piano again, and it’s been four or five years since I put it in my living room, which really changed things, because now I can just walk by and sit and play.”
The love affair began with forced organ lessons alongside her brother in the early ‘80s. With a strong ear for music, Turenne would listen to her teachers play a song, and then go home and teach it to herself. Her mom was concerned that this process meant she wasn’t learning to actually read music, so she asked the teachers to switch gears and start emphasizing the theory part of things.
“Which then became when I didn’t like music lessons anymore, because it was so much hard work,” Turenne says with a laugh.
Around 14 years old, she turned to the piano that was in her bedroom, learning classical pieces by ear and teaching herself popular music. It was her first-ever songwriting tool. In her early 20s, she’d been thinking a lot about playing guitar, but was discouraged by the viciousness of the high action on her household six-string growing up.
“It had the world’s oldest strings on it, and it hurt my hands so much that I just thought, ‘I’m not a guitar player,’” Turenne says.
Then a friend mentioned he was starting a new band, and Turenne was going to play guitar in it. She was also looking for something she could play at a campfire, where pianos are famously difficult to incorporate.
Starting out on an instrument at a relatively late age, she felt behind, or that she might be “too old,” she laughs. But it became an adventure, on which she journeyed out with a Gretsch electric guitar and a little acoustic into this band that was mostly for fun. It gave her a super-portable way to keep playing, and a personal outlet for songs that were just for her, outside of her group Chic Gamine.
“I’m just so grateful because, I mean, now, 20 years later, I love playing the guitar so much,” Turenne says.
The acoustic she’s always got on hand is a 1963 Gibson LG-O. It replaced a blue, parlour-sized Art & Lutherie that a family friend fell on. The Gibson came to Turenne via pal Grant Siemens, who produced Turenne’s 2023 solo debut Bold as Logs. She says it used to belong to former professional musician and current pizza-maker Del Barber, and was in some sort of accident on the highway. She fell in love with it while Siemens was playing it on Bold as Logs, and he graciously sold it to her.
“It’s not a premium Gibson model, but it’s still a guitar I love so much,” Turenne says, noting that she’s thinking of finding a second for backup. “I love the sound of it, I love the feel of it. It’s very precious to me. So hauling it all over and throwing it onto airplanes kind of stresses me out.”
Both instruments are constant companions now, offering Turenne different ways of speaking, musically.
“The voicings I’m naturally drawn to on the piano, I feel, are very different from the ones that I’m drawn to on guitar, because of how I learned each instrument,” Turenne says.
What kept you motivated or energized to stick with any instrument as a kid?
I had such a deep thirst for music. From the time I was a child, I took music lessons, but my love for music started long before that. My parents were part of a musical group of friends, and my dad had been the first director of Festival du Voyageur. So there were lots of jams happening around me as a child. And it was always like, four-part harmonies, people singing Traveling Wilburys and some Eagles hits and French traditional stuff and more popular French stuff. So I was always attracted to where the music was happening, to the point where I’d even try to hide behind furniture just to hear them jam a little bit longer before I had to go to bed. But they welcomed me in. And I think because of my strong ear, I could pick up harmony really easily, and I loved to sing. I feel so grateful that I was welcomed into those first musical circles. And actually, some of those folks, my parents’ friends, who played a lot of music with me as a kid, they’re still people I play music with today. That relationship is so important to me and so precious, because it’s kind of nurtured and inspired me my whole life.
How have your relationships with piano and guitar changed and intertwined over time?
There was just this thirst for singing, really, that drove me to want to play any of the instruments, because I loved to sing so much that I needed to accompany myself. That started with piano, and then when it went to guitar, it just felt like, “Oh, well, this makes sense. It makes sense because I can carry it anywhere, and I can do anything.” I really focused on that for a long time but still remain close to the piano. But living in apartments and downtowns and moving to Montreal and back, it’s not like I could cart around a huge piano with me.
I think both instruments bring out a different side of how I write. When I’m writing on the guitar, it’s often a lot folkier, rootsier, maybe leaning a little more country and blues. But then when I’m on the piano, I can do different things that kind of tap into my early love of funk and soul music and old jazz. And it feels like it’s a little bit more delicate, but at the same time a little bit crunchier. I don’t know, I think both have this amazing resonance and voicings to them.

What have you noticed about your state of mind when you’re drawn to piano in comparison to when you’re feeling drawn to guitar?
I think with the piano, I feel an added sense of liberty that I don’t have with the guitar. Maybe because the guitar is newer, I feel I instinctively have abilities on the piano where I can do voicings that have, for instance, a C chord over a G bass or over an F bass, like changing the bass of the notes in relationship to the chord. That’s something that I can’t really do on the guitar. I’m not at that level, really, and I can pick it out if I want to, but it’s like retraining my brain. When I sit at the piano, I feel endless possibilities. When I sit at the guitar, I kind of stay within the shapes I know. Although I’m trying to push that constantly—my dream is to be a super good guitar player. We’ll see. I’m on my way. I wouldn’t say I’m super good, but I definitely feel my abilities growing all the time, even now, which is nice. I feel it plateaued for a while, but I’m pushing myself outside my comfort zone, trying to solo a lot more, trying to be more thoughtful about lines I want to play on the guitar, rather than just playing chord progressions. It feels like an evolution of how I play.
Do you think your relative uncomfortability with guitar ever makes you explore unexpected things?
I think so. Both have their place. With guitar at the beginning, it was very much about being able to be self-sustainable, sit around a campfire and be like, “Oh, I’m gonna sing this Dolly Parton song, and I know how to play it, and then I can sing it, and everybody can sing along.” It was… I don’t want to say utilitarian, because that’s not the word I’m looking for. But it supplied a basic need. It was very functional. Then eventually I got a strat, which I love. And the approach to playing the electric guitar is just so different from acoustic. I’m accompanying myself, but I’m also able to maybe enhance a few places, or stop playing as much in this part, or just play this one line that I’m actually singing. And so those kinds of things have been super interesting. And I do think that my desire to be more well-versed on the guitar is constantly driving me forward and making me try different things, like when I record at home, I’ll always do my own solos. With piano, it’s just a different thing, because I feel like I know what the scale looks like. I know where things can go. I know how they can be modified. I know what my diminished chords are, my sevenths. I know them as well on the guitar, but I know them mostly by ear, not by theory. So sometimes I’ll be writing on the guitar, and then I’ll play it on the piano and see if there’s anything I would want to change or enhance in the voicing of the chords on piano, and then try to translate that back to guitar.